lundi, avril 21, 2008
Rémy Girard enchansonne Claude Gauvreau
Le titre déjà dit beaucoup : Rémy Girard met Gauvreau en chansons. Le spectacle qu’il a bâti avec avec son frère Jean-Fernand à la composition et aux arrangements et l’habile metteur en scène Normand Chouinard accomplit dans ce sens un tour de force. Mettre en musique des torrents de syllables parfois choisies pour leur manque de fluidité constitue, paradoxe dans le cas de l’anti-clérical Gauvreau, un travail de bénédictin. Ce travail est sans précédent, même si Robert Charlebois, dont les antennes ont presque tout relayé, de l’abc du folklore au zideco, en passant par le free jazz et la bossa-nova, a pondu un rock vigoureux sur un texte du poète exploréen (Trop belle pour mourir... Zoutépaudévafe, zoutépaudévafe!).
L’exercice des frères Girard est périlleux, malgré leurs talents respectifs, à cause d’une contrainte incontournable : le regretté Gauvreau ne peut plus y contribuer directement. On reste d’ailleurs sans réponse quant à la souffrance et à la folie qui l’ont poussé du haut d’un toit. Sa poésie reste vivante, dérangeante, achalante, parfois insupportable, mais elle ne peut pas protester toute seule quand on la plie à une structure de blues prévisible ou à un rock progressif dont l’efficacité bien huilée contredit sa vulnérabilité. Dans certains cas, l’oreille attentive décèle la recette artisanale. Plutôt que d’arrimer une dynamique musicale exacte à chaque syllabe, à chaque phrase, un climat sonore général est fourni et le virtuose énergique qu’est Rémy Girard fait passer le propos du poète, le rend accessible, agréablement rythmé, joyeusement articulé, et teinté d’une ironie tantôt complice, tantôt tendrement critique face au délire énoncé.
Dans l’ensemble, le récital fonce à vive allure, comme le faisait Claude Gauvreau lui-même quand il lisait ses poèmes. Les musiciens, impeccables, n'ont de Quêteux disloqués que le nom. Leur énergie impétueuse, comme celle de Rémy, évoque bien le personnage. C’est pourtant dans les moments plus calmes que la poésie se déploie le mieux, notamment dans la Chanson à la lune, où le texte de Gauvreau se laisse « enchansonner » gracieusement. On n’échappe pas aux lois de la prosodie. Une bonne chanson est faite d’un texte et d’une mélodie étroitement enchevêtrés.
Une anecdote à propos de Ol’ Man River, dans le spectacle Showboat de Kern et Hammerstein, illustre le défi posé par la postérité à un motif mélodique seul ou à une formule poétique non chantée. Il paraît que les veuves des auteurs concernés s’étaient rencontrées et avaient comparé leurs mérites. La femme du mélodiste a dit « c’est mon mari qui a composé Ol' Man River ». Celle du parolier a rétorqué « Non, votre mari a trouvé Pomm poomm, pomm poomm, le mien a écrit Ol' Man River ». Honnêtement, elles avaient toutes deux raison et tort en même temps. Chaque composante compte, et l’une sans l’autre ne donne guère de prise à la mémoire.
Le motif de la 5e de Beethoven se passe de texte, comme le « Vive le Québec libre » du général De Gaulle ou le « I have a dream » de Martin Luther King se passent de musique, mais les grandes chansons ne peuvent se départir d’une des moitiés de leur âme. Dans le spectacle des frères Girard, les forces textuelles et musicales s’équilibrent parfois, s’affrontent à l’occasion, et roulent aussi quelquefois sur des voies parallèles, sans possibilité de se rejoindre. Cependant, les moments ludiques conviennent parfaitement à l’univers de Gauvreau. La projection dite « automatiste » à l’écran de mots dictés par le public puis chantés sur un accompagnement au genre musical lui aussi suggéré inspire un jeu fantasque que le poète aurait pu apprécier et que le public applaudit. D’autres jeux improvisés pourraient être ajoutés sans alourdir le tout et même constituer l’essentiel du spectacle, dans un geste vraiment exploréen d’arpentage de l’inconscient collectif. Mais ce n’est pas ce que le titre annonçait… Rémy Girard enchansonne Gauvreau ne promet rien d’autre que ce qu’il ne livre, mais livre pourtant plus que ce qu’il ne promet.
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