samedi, juillet 07, 2007

Festival, festival, festival...

L'été à Montréal n'est qu'une suite endiablée de festivals qui ne laisse à personne le temps de reprendre son souffle ou la volonté ferme de quitter la ville. Il y a trop d'événements présentés simultanément pour prétendre échapper à l'avalanche, mais c'est l'excès lui-même qui crée cette impression d'abondance estivale, d'exhubérance culturelle comparable à l'explosion de couleurs et de saveurs que la nature produit. Je me limiterai donc à commenter brièvement quelques bribes du principal festival de la ville, le Festival International de Jazz de Montréal. Cette année, la programmation du FIJM offre un équilibre alléchant entre les coûteux spectacles en salle et les spectacles extérieurs gratuits. Dès l'ouverture, de cruels dilemmes s'imposaient aux festivaliers, sauf s'il s'agissait de se balader sur le site en pigeant ici et là de quoi se rincer l'oreille. Jusqu'à 18 heures, pas trop de surprises par rapport aux années précédentes, puisque le jazz d'ascendance louisiannaise domine la grille. À partir de 18 h, c'est l'éclectisme total. Renonçant d'emblée au hasard, j'ai choisi le concert extérieur du groupe Ragleela, dirigé par le sitariste Uwe Neuman. Uwe et ses musiciens ont livré une performance impeccable, digne des meilleures prestations auxquelles j'ai assisté en salle au fil des ans. Jean-Marc Hébert, à la guitare, soutient les mélodies du sitar et offre dans certaines pièces de solides improvisations jazzées. La violoniste Marie-Soleil Bélanger dialogue lyriquement mais sobrement avec les autres musiciens. Les percussionistes Shankar Das, aux tablas, et Éric Breton, au cajon et à la caisse claire, ponctuent subtilement la trame de chaque pièce. Uwe sourit en faisant voler ses doigts sur les cordes du sitar, visiblement content des résultats de cette « chimie » musicale où jazz et blues se fondent au creuset de la musique classique indienne. Pour une pièce, il troque son instrument contre un petit kalimba, dont il joue aussi en virtuose, entraînant ses complices dans une époustouflante polyrythmie que la foule applaudira très fort. On peut entendre des extraits du CD du groupe, Jai Ma, sur le site www.ragleela.com. Le lendemain, l'ensemble de guitare Forestare (www.forestare.com) jouait sur la même scène, devant un public peut-être moins averti que celui de Ragleela mais presque aussi attentif. Notons en passant que certains festivaliers ignorent le rôle précieux qu'ils ont à jouer lors des concerts gratuits, celui qui consiste à écouter les musiciens et à exprimer ce que la musique leur inspire. Ceux qui se faufilent au premier rang pour discuter à haute voix de leur dernière beuverie décrochent le prix Citron, juste devant les enthousiastes du tétéphone cellulaire qui s'égosillent pour décrire à leur interlocuteur le show qu'ils sont en train de ne pas écouter... Je n'ai pu assister à tout le récital de Forestare, mais les pièces que j'ai écoutées étaient magnifiques, répartissant de façon inventive rythme et harmonie entre douze guitaristes et un contrebassiste discret, notamment la Petite musique pour nuit d'été, de l'excellent compositeur Denys Gougeon. Quittant Forestare à regret, je l'avoue, je me suis déplacé vers la scène Blues où le spectacle de mon ami Vincent Beaulne et de son groupe Blues Delight venait de commencer. Formé de vétérans au « mojo » aguerri, Blues Delight lance son caillou original (Rock Island Line) dans le grand fleuve bleu dont la source, à l'envers de la logique géographique, part du delta louisiannais. Une foule immense et intéressée s'étale sur le site, dommage que le manque d'éclairage, en ce début de soirée nuageux, donne à la scène un aspect plutôt terne qui sollicite peu le regard. Habile guitariste, Vincent compense à la Telecaster ou au Dobro par l'éclat de son jeu, qui va bien au-delà des clichés du genre. Il est fermement secondé par Laurent Trudel à l'harmonica et à la guitare, Dave Turner au saxophone, Guy Richer à la contrebasse et Gilles Schetagne à la batterie. La foule ne s'y trompe pas et réserve à Blues Deligth un bel accueil. Sur la même scène, le 2 juillet, Kim Richardson livrait son premier spectacle solo en plein air. Cette routière du blues, choriste d'à peu près tout ce que Montréal compte de pros de la note bleue, avec des centaines de participations à des émissions musicales, prenait enfin la barre de son propre show. Avec une aisance issue d'années de métier et un accent québécois, elle livre des pièces écrites pour elle comme si elles avaient roulé sur les routes du Sud ou des standards comme s'ils venaient d'être pondus. Ses musiciens d'expérience l'appuient solidement, et à la fin, un groupe d'amies chanteuses se joint à elle pour entonner un Sisters Are Doing It For Themselves percutant. J'ajouterai bientôt d'autres commentaires sur le FIJM.

mardi, juillet 03, 2007

Le Serbe de Bruxelles

Un Serbe à la carrure de bûcheron tient avec sa femme dans le vieux quartier de Bruxelles un restaurant de style russe. Ce géant serbe n'aime pas être confondu avec un Russe, même s'il hésite un instant à préciser ses origines. S'il sent une oreille attentive à ses propos, il disserte volontiers sur la politique européenne et la conjoncture belge, avec les mêmes préjugés, et les mêmes « R » roulés, que s'il était le dernier défenseur d'une ligue de dentellières mises en péril par le prêt-à-porter. « Brruxelles rreçoit trop d'étrrangers » lance-t-il, « surrtout des gens qui n'ont rrien d'autrre à fairre que des bébés. C'est qu'ils ne veulent pas êtrre belges, ils vivent tel qu'ils le faisaient dans leurr pays et ne veulent pas trravailler. » La télévision allumée diffuse alors une séquence du discours victorieux de Nicolas Sarkosy, nouveau président français. « Heurreusement, avec Sarrkozy, ça va changer » poursuit le Serbe. Je précise doucement (il est énorrme...) que la Belgique ne fait pas partie de la France, mais il balaie ce détail d'une main « large comme une roue de brouette », telle celle de Bill Ballantyne dans les Bob Morane d'Henry Vernes. « Ça fait rrien, c'est bon pour l'Eurrope, Sarrkozy, parr son influence. » Et il enchaîne sur tous les problèmes sociaux que l'Europe connaît depuis l'ouverture des frontières entre les membres de la Communauté. (Pour faire contrepoids, je vous recommande une analyse fine du discours sarkosien, un vidéo où Gérard Miller, philosophe et psychanalyste, révèle la perversité des propos : http://www.dailymotion.com/video/x1vfyt_gerard-miller-analyse-sarkozy) Une promenade dans Bruxelles confirme la présence de nombreux immigrés, et plusieurs d'entre eux reprendraient sans doute les propos de ce Serbe (en moins acerbes, peut-être), si l'on voulait leur avis quant à l'immigration. C'est qu'ils travaillent, construisent, entretiennent ou restaurent des immeubles, tiennent boutique ou restaurant, ont pignon sur rue, tâchent d'apprendre les deux langues officielles et ne voudraient pas être associés avec des fainéants qui renforcent les préjugés à leur endroit. Voilà le paradoxe de l'immigration : ceux qui sont arrivés quelque part ne tiennent pas à ce que d'autres les rejoignent, à part les membres de leur famille, bien sûr. Le pays d'accueil ouvre donc ses portes à un certain nombre de xénophobes qui lui reprocheront, non pas de les avoir reçus eux, mais de faire de même pour d'autres. On constate d'ailleurs ce phénomène chez les riverains d'un lac, qui déplorent que d'autres veuillent faire comme eux. Les Belges de naissance, de leur côté, se sentent de plus en plus à l'étroit sur un territoire que beaucoup de monde a voulu leur confisquer au fil des siècles (et de l'épée), et qu'ils doivent déjà se partager entre Flamands et Wallons, acrobatie diplomatique qui relève de la quadrature d'un cercle encore plus vicieux que le fédéralisme canadien. En même temps, ils savent ce qui les attend, puisque le roi Léopold était personnellement propriétaire du Congo avant d'en faire don à son pays, et que tout pays colonisateur, comme dans le théorême d'Archimède, reçoit une poussée d'immigration directement proportionnelle à la conquête qu'il a exercée. Je remercie Mme Agnès Robert, rencontrée à Bruxelles, de m'avoir signalé où trouver le vidéo de Gérard Miller. Voici le lien vers son site : http://agnesrobert.mabulle.org/index.php/Accueil