mardi, mai 01, 2007

Le violoncelle en deuil

Mstislav Rostropovitch est mort à Moscou, vendredi, un mois après avoir fêté son 80ième anniversaire. Les mélomanes du monde entier pleurent un grand musicien, mais tous ceux qui défendent la liberté d'expression retiendront son geste symbolique de novembre 1989 au pied du mur de Berlin enfin renversé. Voici ce qu'il avait confié à ce sujet au journaliste français Éric Dahan en 2005 : « J'ai joué des Suites de Bach, les plus joyeuses pour célébrer l'événement. Mais je ne pouvais oublier tous ceux qui avaient laissé leur vie en essayant de franchir ce mur. J'ai donc joué la sarabande de la deuxième Suite à leur mémoire, et j'ai remarqué un jeune homme qui pleurait. » Slava, comme l'appelaient ses amis, faisaient partie de ces êtres rares dont on peut instantanément ressentir l'humanité profonde, comme Ghandi ou Mandela. Je ne l'ai entendu jouer qu'une fois, à la salle Wilfrid-Pelletier, il y a de nombreuses années. Étudiant, j'avais acheté un billet de dernière minute perché tout en haut du troisième balcon. Le célèbre violoncelliste, qui ne manquait pas de grandeur, me semblait tout de même un peu amenuisé par les dimensions de la salle, dont la rumeur enrhumée masquait les nuances de l'instrument. Avisant les nombreuses places disponibles dans la première rangée du parterre, je m'y suis précipité entre deux pièces pour me nicher dans un siège au pied du musicien. C'est ainsi que j'ai écouté le reste du concert, avec l'impression que Rostropovitch m'emportait sur un tapis volant de velours vers des îles sonores dont on ne revient pas. Je ne sais plus ce qu'il a joué. Du Bach, sûrement... encore maintenant il m'arrive d'avoir les larmes aux yeux rien d'y penser. Je souris aussi, en revoyant le musicien concentré sur la beauté de la musique bondir de sa chaise dès la dernière note, comme un diablotin à ressort, enthousiasmé comme nous par la magie ambiante. J'avais l'impression de recevoir un bouquet d'étoiles, apprivoisées par son archet, venues briller dans la nuit secrète du cœur. Merci, Slava, pour ces éclats d'éternité. Pour une brève biographie de Rostropovitch, lire dans Libération : http://www.liberation.fr/culture/250563.FR.php